Le folklore du Nord ne se lit pas dans les livres avant de s'écrire : il se marche, il se respire, il se devine dans la brume qui monte des betteraves au petit matin. Je suis né à Lille, j'ai grandi entre Arras et Béthune, et longtemps j'ai cru que ce pays plat, noirci de charbon et hérissé de terrils, n'avait pas de mythologie. Je me trompais. La mythologie était partout, tapie dans les géants d'osier qu'on promène aux ducasses, dans les puits noyés des anciennes fosses, dans les saints locaux qu'on invoque encore contre la fièvre. Il m'a fallu quitter la cartographie et venir tard à l'écriture pour comprendre que ce fonds ancien, humble et têtu, était la matière même de mes romans. Voici comment les processions, les mines, la brume et les légendes du Nord de la France sont devenues, page après page, la terre grise des Marches.

Les géants qui marchent : des processions du Nord aux Dormeurs

Quiconque a vu passer un géant de procession dans une rue du Nord n'oublie plus la sensation. Une silhouette de quatre ou cinq mètres, portée par des hommes cachés sous ses jupes, qui tangue au-dessus de la foule au rythme du tambour. Gayant à Douai, Reuze à Cassel, Martin et Martine à Cambrai : ces colosses de bois et de toile sont bien plus que des mascottes de fête. Ils ont un nom, une famille, une histoire de mariage et de naissance, on les baptise, on les enterre, on les ressort. Ce sont des ancêtres géants que la ville se raconte à elle-même. C'est précisément cette idée, un titan endormi que le peuple porte sans le comprendre vraiment, qui a donné naissance aux Dormeurs de mon univers. Pour saisir d'où vient toute la cosmologie que j'ai bâtie autour d'eux, je renvoie volontiers le lecteur à la présentation détaillée de l'univers des Marches Grises, où j'ai consigné leur nature et le sens de la cendre.

Dans les Marches Grises, les Dormeurs sont des titans enfouis sous la terre, aussi anciens que le monde, que l'on surnomme parfois les Colosses de suie. Ils ne se lèvent pas, ils ne parlent pas, ils dorment, et de leur sommeil tombe une pluie de cendre perpétuelle qui recouvre lentement les anciennes terres. J'ai gardé du géant de procession cette ambivalence qui me fascine : la créature est immense, elle domine tout, et pourtant elle dépend entièrement des petites gens qui la portent, la nourrissent, la veillent. Le rapport de mes personnages aux Dormeurs est le même. On ne les vénère pas comme des dieux lointains ; on les côtoie comme de vieux voisins terribles, endormis sous le plancher, dont il faut se garder de troubler le repos.

Il faut avoir assisté à une sortie de géants pour comprendre l'étrange gravité de ces réjouissances. La fête est bruyante, joyeuse, un peu ivre, et pourtant quelque chose de sacré s'y glisse. On sent que la ville ne s'amuse pas seulement : elle conjure quelque chose, elle tient à distance une peur ancienne en la promenant au grand jour. Cette tension entre la liesse et l'effroi, entre le carnaval et la conjuration, irrigue tout le premier tome du cycle. Le jeune traceur qui en est le héros grandit dans une cité minière où l'on fête chaque année le réveil d'un Dormeur, sans se douter qu'un jour la fête deviendra vraie. Le folklore, chez moi, n'est jamais décoratif : il est un savoir enfoui, une mémoire que les peuples gardent sans en connaître la clé. Il y a aussi, dans la tradition des géants, cette généalogie soigneuse que les villes tiennent à jour : on sait de qui descend Gayant, on connaît le nom de ses enfants, on raconte ses noces. J'ai voulu que mes Dormeurs aient cette épaisseur d'arbre généalogique, que chaque cité en réclame un pour ancêtre et que les querelles de lignée deviennent des querelles de royaume. Un titan n'est pas seulement une menace géologique, c'est un aïeul disputé, et l'on se bat autant pour l'honneur d'en descendre que pour la Braise qu'il recèle.

Un géant de procession, ancêtre porté par la foule
Esquisse : la silhouette du géant, matrice des Dormeurs endormis.

Sous la terre : mines, terrils et le Foyer des titans

Le second grand pilier de ce folklore, c'est la mine. On oublie parfois que le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais a produit sa propre mythologie souterraine, aussi dense que celle des campagnes. Les mineurs descendaient chaque jour dans un monde de nuit, de chaleur et de coups sourds, et ils avaient leurs signes, leurs présages, leurs figures : le rat qu'on ne tue pas car il sent le grisou avant l'homme, le silence qui précède l'éboulement, la lampe qu'on surveille comme une vie. De cette expérience du sous-sol est né tout le système magique de mes romans, que j'ai voulu chaud, dangereux et intime à la fois. C'est d'ailleurs dans le plus resserré de mes livres, le roman de la vieille Veilleuse, que ce lien entre la lampe de mineur et la lumière tirée de la Braise se lit le plus clairement.

Dans les Marches Grises, chaque Dormeur porte en lui un Foyer, un cœur qui brûle lentement sous le sol. C'est là, dans cette braise enfouie, que les hommes vont puiser leur magie. Les braisiers et les braisières descendent au plus près des Foyers pour en tirer la Braise, exactement comme les mineurs descendaient arracher le charbon à la roche. Et le prix à payer existe : à trop manier la Braise, le corps se change lentement en cendre vivante, c'est la Cendrure, qui met au ban ceux qu'elle marque. J'ai pensé cette maladie en songeant à la silicose, à ces poumons de mineurs peu à peu emplis de poussière, à ce métier qui donnait le pain et prenait le souffle. La magie, dans mon monde, se paie comme se payait le charbon : en corps usés. J'ai gardé aussi de la mine ses gestes de prudence, transformés en rituels. Les braisiers ne descendent jamais seuls, ils écoutent la roche avant d'entamer un Foyer, ils rebroussent chemin quand la cendre devient trop chaude sous la paume. Là où le mineur guettait le rat et surveillait sa lampe, le braisier guette les signes d'une braise réveillée. Ce ne sont pas des mages sûrs de leur pouvoir : ce sont des ouvriers du feu, qui savent que le sol peut se refermer sur eux, et qui font chaque jour le pari de remonter.

Restent les terrils, ces montagnes noires que l'homme a bâties sans le vouloir, en entassant les déblais de la mine. Enfant, je les prenais pour des collines naturelles ; ce sont des œuvres, des pyramides de refus, et aujourd'hui l'herbe et les orchidées les recouvrent, la vie revenant sur ce qui semblait mort. Ce paysage-là, je l'ai transposé sans presque le changer. Les plaines de cendre mouvante que j'appelle la Grise, ou la Mer de Cendres, sont des terrils devenus océan, des dunes de suie qui se déplacent et engloutissent les anciennes terres. La capitale, Grièvefosse, est bâtie au-dessus de la Grande Fosse, la plus profonde des mines-cités, et son nom même mêle le deuil et le puits. Là où le Nord a ses corons agrippés au carreau de fosse, mon monde a ses cités suspendues au bord du gouffre, vivant de ce qu'elles arrachent aux titans.

La brume, les saints et les légendes de la frontière

Il y a enfin la brume, ce personnage à part entière du pays plat. Elle monte des champs, elle noie les rangées de peupliers, elle avale les clochers et rend soudain étranger le chemin qu'on croyait connaître. Dans un pays sans relief, la brume est le seul mystère du paysage, la seule chose qui cache et qui révèle. Elle a nourri des légendes de feux follets, de dames blanches, de processions de morts qu'on entend sans les voir. J'ai fait d'elle la matière première de mon atmosphère, et l'ancien cartographe que je suis y a trouvé son angoisse la plus juste : celle de ne plus savoir où l'on est. C'est un fil que je développe aussi ailleurs sur ce site, notamment dans les pages où je raconte mon parcours de géomètre venu à l'écriture, car cette peur de perdre le nord est très exactement la mienne.

Sur cette brume, le Nord a posé ses saints. Chaque village a le sien, invoqué contre un mal précis : la fièvre, la sécheresse des nourrices, la grêle sur les moissons. On menait les enfants malades toucher une pierre, boire à une fontaine, réciter une formule au bord d'un puits. Cette religion des seuils, faite de gestes minuscules et de protections contre l'invisible, m'a inspiré tout un ordre dans mes romans. Les Veilleurs sont ces allumeurs de lampes de cendre qui tiennent la nuit à distance, ville après ville, seuil après seuil. Ils ne sont pas des prêtres tout-puissants ; ce sont des artisans de la lumière, humbles et obstinés, qui font chaque soir un geste ancien pour que la cendre ne mange pas les vivants. On y reconnaît, transposé, le vieux fonds des saints protecteurs du Nord.

Et puis il y a la frontière. Le Nord est une terre de passage, écrasée par les guerres, disputée, redessinée cent fois, où l'on parle un français mêlé de flamand et de ch'ti. Les gens de ces marges savent que les cartes mentent, que les limites bougent, que le pays d'à côté est aussi le sien. J'ai donné ce statut à la frontière septentrionale de mon monde, les Marches du Nord, la région la plus battue par les vents de suie, d'où le cycle tire son nom. Là vivent les Traceurs, cartographes-passeurs qui tracent des routes dans la Grise mouvante à l'aide de cartes vivantes dont l'encre bouge avec la cendre. J'ai été géomètre : je sais qu'une carte est une promesse fragile, une tentative de fixer ce qui glisse. Dans un pays de brume et de frontières mobiles, le cartographe est le premier des héros, et le premier des menteurs nécessaires.

De la mémoire du Nord à l'encre des Marches Grises

Reste à dire comment tout cela se transforme, concrètement, en récit. Je ne pars jamais d'une idée abstraite de fantasy ; je pars d'un objet, d'un lieu, d'un mot du Nord. Le sel de suif, qui protège de la Cendrure dans mes romans, est né du sel qu'on jetait autrefois sur les seuils pour éloigner le mauvais sort. Le Suif, ce fleuve de cendre tiède qui traverse mon monde, est le souvenir des canaux gras et lents du Nord, où l'eau semblait porter tout le charbon du pays. Vantebrume, la cité engloutie sous la cendre, garde dans son nom la brume et le vent qui l'ont effacée. Chaque nom propre de mon univers est une couche de mémoire locale que j'ai retournée comme on retourne une terre.

Ce travail-là ressemble beaucoup à celui de l'archiviste que j'ai été. On ouvre de vieux cartons, on lit des registres paroissiaux, des comptes de fosse, des récits de ducasse, et l'on comprend que rien ne se perd tout à fait : les peurs anciennes changent de nom et reviennent. La dark fantasy est pour moi la bonne forme pour cela, parce qu'elle assume l'ombre, la lenteur, le poids du passé. Les Ferrailleurs qui pillent les ossements des titans, les Cendrés mis au ban, la Couronne de Grièvefosse et sa politique de fosse : tout cela est une manière de parler du Nord réel, de son travail dur, de ses solidarités et de ses exclusions, sans jamais faire du reportage. Le détour par l'imaginaire dit parfois plus juste que la description.

Je crois que c'est là le vrai cadeau du folklore à celui qui écrit de la fantasy. Il n'offre pas des décors, il offre une manière de sentir le monde : la conviction que la terre est habitée par-dessous, que les morts et les géants ne sont pas si loin, que chaque seuil demande un geste. Le Nord m'a appris à écouter le sous-sol, à me méfier de la brume, à honorer les figures qu'on porte à bout de bras dans les rues. Les Marches Grises ne sont, au fond, que ce pays plat regardé de biais, poussé jusqu'à sa conséquence sombre. Quand j'écris la cendre qui tombe sur Grièvefosse, c'est la suie de mon enfance que je vois encore, celle qui grisait les briques rouges et le linge aux fenêtres, et qui, sans que je le sache, préparait déjà tout un monde.