Les géants du Nord ne sont pas des ornements de fête : ce sont des ancêtres qu’on ressort de leur remise une fois l’an pour qu’ils marchent encore parmi les vivants. J’ai grandi à l’ombre de ces mannequins d’osier et de carton, hauts comme des maisons, portés à dos d’hommes dans la brume des ducasses, et longtemps j’ai cru que ce n’était qu’un folklore de plus. Il m’a fallu écrire un monde de cendre pour comprendre que ces géants de procession dorment aussi dans la fantasy, sous une autre peau, et que tout mon imaginaire descend en droite ligne de leur pas lourd sur les pavés.

Les géants de procession, une mémoire qui marche

Avant d’être une matière à romans, le géant du Nord est une coutume vivante, une chose qu’on sort, qu’on habille, qu’on promène et qu’on range. Dans les villes de Flandre et du bassin minier, la procession n’est pas un spectacle mais un rite : le géant y figure la cité elle-même, son fondateur, son saint, parfois un couple dont on rejoue chaque année les noces. Comprendre ce qu’il porte de mémoire collective, c’est déjà mettre un pied dans la matière dont je tire les Marches Grises, ce pays de cendre où rien de surnaturel n’est jamais gratuit. Car le géant, avant de signifier quoi que ce soit, marche ; et c’est ce mouvement, cette lenteur solennelle d’un corps trop grand porté par des corps ordinaires, qui fonde tout le reste. Le récit populaire commence là, dans le pas, bien avant la légende qu’on lui accole.

Le géant qui marche dans les rues

La première fois qu’on voit un géant sortir de sa remise, on ne comprend pas ce qui bascule en soi. Il y a la taille, bien sûr, cette masse qui dépasse les toits des premières maisons, mais la taille seule n’explique rien ; une grue est plus haute et ne serre le cœur de personne. Ce qui saisit, c’est la démarche. Le géant avance par embardées, il tangue, il se penche sur la foule comme s’il la reconnaissait, et sous la jupe d’osier on devine les jambes des porteurs qui règlent leur pas sur un tambour. Cette focalisation du regard vers le haut, cette obligation physique de lever les yeux, installe d’emblée un rapport de dévotion et de crainte mêlées. On est petit, et l’on accepte de l’être. J’ai retenu de ces matins de ducasse une leçon que nul manuel ne m’aurait donnée : un géant n’impressionne pas parce qu’il est immense, mais parce qu’il bouge comme un vivant qui aurait oublié sa propre lourdeur, et que ce décalage, entre la masse et la grâce, ouvre en nous une brèche par où le merveilleux se glisse.

sommeilréveilmarcheremiseLe géant revient chaque année au même seuil
Le géant de procession suit un cycle clos : il dort onze mois, on le réveille, il marche un jour, on le range. La fantasy hérite de ce rythme de sommeil et de réveil.

La mémoire portée par l’osier et le carton

Un géant de procession n’est pas fait pour durer, et c’est là son paradoxe le plus émouvant. Sa carcasse d’osier tressé, sa tête de carton bouilli, ses étoffes repeintes chaque décennie le vouent à une usure lente que des mains anonymes réparent de génération en génération. On change une épaule, on refait un visage, on retend une toile, et le géant demeure « le même » alors que plus une fibre de l’origine ne subsiste. J’y vois la plus juste image de la mémoire collective : une permanence sans matière fixe, une identité qui tient non par ses molécules mais par le geste répété de ceux qui la portent. Cette continuité fragile me hante quand j’écris, car elle dit exactement ce qu’est une tradition vivante face à une tradition muséifiée. Le géant embaumé sous vitrine est mort ; le géant rapiécé, bancal, qui ressort chaque année avec une oreille neuve, est vivant. En fantasy, je cherche toujours cette matière-là : des objets, des lieux, des figures qui se transmettent en se transformant, et dont l’âme survit précisément parce que le corps, lui, ne cesse de se défaire et de se refaire entre les mains des vivants.

L’ancêtre qu’on ressort chaque année

Le géant dort onze mois et veille un jour, et ce rythme n’a rien d’anecdotique. En le sortant à date fixe, la communauté rejoue un pacte avec ses morts : elle affirme que le fondateur, l’aïeul mythique, la figure tutélaire, n’est pas tout à fait parti, qu’il suffit de l’appeler pour qu’il reprenne sa place au-dessus des têtes. Le géant est un ancêtre commode, un ancêtre qu’on maîtrise, qu’on réveille et qu’on rendort à volonté. Cette domestication du surnaturel me fascine, car elle contient déjà toute la tension du fantastique : le monde des morts et celui des vivants s’y touchent selon des règles précises, un calendrier, un seuil. Rien n’est laissé au hasard, et c’est justement cette codification qui rend la présence supportable. Quand j’ai imaginé le folklore des Marches Grises, j’ai copié cette logique plus que ses formes : mes cités-fosses n’invoquent pas leurs titans par nostalgie, elles le font parce qu’un rite ancien l’exige, et parce qu’oublier le rite serait laisser l’ancêtre s’éveiller seul, à contretemps, sans personne pour le porter ni pour le rendormir.

Géant de procession en osier et carton, haut comme une maison, porté dans une rue pavée du Nord noyée de brume.
Le géant sorti de sa remise domine la foule : une figure de mémoire qu’on habille et qu’on promène une fois l’an.

Du cortège au récit : transposer le géant en fantasy

Il ne suffit pas d’aimer les géants pour en écrire. Entre la figure de procession et le personnage de roman s’ouvre un gouffre que beaucoup franchissent mal, en recopiant les formes sans en saisir les forces. Un géant de fantasy raté ressemble à un décor de carnaval égaré dans un livre sérieux : trop grand, trop décoratif, trop bête. La question n’est donc pas de savoir si l’on met un colosse dans son intrigue, mais ce que ce colosse fait au récit, quelle charge il porte, quelle blessure il incarne. Transposer un géant, c’est traduire une émotion collective ancienne dans la langue intime de la fiction, et cette traduction demande qu’on renonce d’abord à presque tout ce qui, dans le folklore, relevait de la fête.

Transposer, jamais décalquer

Le décalque est la tentation du débutant : prendre un géant célèbre du Nord, changer son nom, le poser dans un monde inventé et croire l’affaire faite. Or ce qui rendait ces figures puissantes tenait à leur contexte, à la foule, au tambour, à la date, à des siècles de croyance sédimentée. Arraché à tout cela, le géant décalqué n’est plus qu’une carcasse. Transposer suppose l’opération inverse : on abandonne la forme visible et l’on ne garde que la fonction profonde, la peur, la protection, la mémoire, le lien aux morts. Puis on rebâtit une forme entièrement neuve autour de cette fonction, une forme qui appartienne au monde du livre et à lui seul. Mes titans enfouis ne défilent pas, ne portent pas d’étoffe, n’ont pas de fête ; mais ils accomplissent, dans les Marches Grises, exactement ce que le géant de procession accomplit dans une ville du Nord : ils rassemblent une communauté autour d’une angoisse partagée et d’un pacte fragile. La fidélité, en fiction, n’est jamais dans la ressemblance du décor ; elle est dans la vérité de la force que l’on a su faire passer d’un monde à l’autre.

Le titan enfoui, ou le géant qui dort

Là où le géant du Nord marche à la surface, j’ai choisi de coucher le mien sous terre. Cette inversion n’est pas un caprice : elle répond à ce que je voulais dire du monde des Marches Grises, un monde qui a enseveli ses fondations et qui vit au-dessus d’elles sans oser les regarder. Le titan enfoui garde toute la charge de l’ancêtre, mais il y ajoute la strate du refoulé, du secret que la cité préférerait tenir sous la cendre. Le géant de procession se donne à voir ; le titan, lui, se devine, et cette différence change tout le régime de la tension. On ne craint pas ce qui défile, on l’admire ; on craint ce qui dort et pourrait s’éveiller. En enfouissant mon géant, je transformais une figure de célébration en une figure de menace latente, un tambour de fête en un battement sourd sous les pieds. Le lecteur ne voit presque jamais le titan en entier, et c’est voulu : une main colossale émergeant d’un terril, une épaule prise dans la roche suffisent à laisser l’imagination reconstituer le reste, toujours plus grand et plus terrible que ce que j’aurais pu décrire. Le géant caché est plus vaste que le géant montré.

L’échelle comme émotion

On croit que le géant émeut par sa taille, alors qu’il émeut par le rapport d’échelle qu’il instaure. Un chiffre de mètres ne dit rien au cœur : c’est l’homme au pied du colosse qui donne sa mesure au colosse. Toute la difficulté d’écriture tient là. Si je décris seulement mon titan, j’obtiens une statistique ; si je décris un enfant qui pose sa paume sur un ongle plus large que lui, j’obtiens de l’effroi et de la tendresse. L’échelle est une émotion relationnelle, elle naît de la confrontation, jamais de la seule dimension. J’ai appris cette règle des porteurs de géants : eux ne voient jamais la figure entière, ils vivent le géant par le poids sur leurs épaules, par la sangle qui scie, par la sueur sous la toile. Le géant, pour eux, se mesure en fatigue et non en mètres. En transposant cela, j’écris mes colosses depuis le sol, depuis la fourmi humaine qui les affronte, et non depuis un regard surplombant qui aplatirait la démesure en donnée. La grandeur d’un géant est toujours la petitesse ressentie de celui qui le regarde ; c’est cette petitesse-là que le romancier doit écrire.

Bâtir un géant crédible dans un monde de cendre

Reste le plus rude : rendre la chose croyable. Un géant est par nature invraisemblable, et le lecteur le sait ; s’il accepte de le craindre, c’est en vertu d’un pacte que le romancier doit gagner ligne après ligne. La crédibilité d’un colosse ne se décrète pas, elle se construit par un faisceau de détails concrets, de conséquences logiques et de silences bien placés. Un monde de cendre comme les Marches Grises impose en outre ses propres lois : mon géant doit peser sur ce sol précis, y laisser des traces, y déranger l’air. La vraisemblance, en fantasy, n’est pas la fidélité au réel, c’est la fidélité aux règles internes que l’on a soi-même posées, et qu’on n’a plus le droit de trahir.

Le géant crédible ne se mesure pas, il se ressent

Le premier réflexe du débutant est de chiffrer : tant de mètres, tant de tonnes, comme si la précision garantissait la présence. C’est l’inverse qui se produit. Le chiffre fige, il transforme le prodige en fiche technique et tue l’effroi. Un géant crédible se ressent par ses effets sur le monde autour de lui, jamais par sa notice. Le sol qui tremble avant qu’on le voie, les oiseaux qui se taisent, la poussière qui pleut d’un plafond, l’ombre qui recouvre soudain une rue en plein jour : voilà ce qui fait exister un colosse. Je travaille mes géants comme on travaille une ellipse, en montrant leurs traces plutôt que leur masse, leur passage plutôt que leur portrait. Un pas imprimé dans la cendre, assez profond pour qu’un homme s’y couche, en dit davantage que trois paragraphes de dimensions. Le lecteur, à qui l’on donne les indices sans le tout, reconstruit lui-même la créature, et ce qu’il fabrique dans sa tête sera toujours plus juste, plus intime, plus terrifiant que ma description. Croire un géant, ce n’est pas connaître sa taille, c’est sentir le sol trembler sous sa venue.

hommemaisonterrilgéantL’échelle se gravit palier par palier, jamais d’un bond
Le géant crédible ne naît pas de sa taille brute mais de l’échelle qui y mène : on monte de l’homme à la maison, du terril au colosse, et la démesure se ressent au lieu de s’afficher.

Le folklore comme grammaire du surnaturel

Un géant ne tient pas seul : il a besoin d’un folklore qui le porte comme les épaules portent l’osier. Autour du géant de procession existe tout un savoir populaire, des chants, des interdits, des gestes, des dates, une grammaire non écrite que chacun connaît sans l’avoir apprise. C’est ce tissu qui rend la figure crédible, bien plus que sa forme. En fantasy, je m’astreins donc à doter mes titans du même halo de coutumes : on ne prononce pas leur nom certaines nuits, on dépose de la cendre à tel endroit, on détourne les yeux au passage d’un terril réputé habité. Ces règles, que j’invente mais que je tiens ensuite pour intangibles, forment la cohérence interne sans laquelle le merveilleux vire au n’importe quoi. Le lecteur pardonne l’énorme à condition qu’il soit régi. Un géant sans folklore est une bête de foire ; un géant enveloppé de rites, d’interdits et de peurs héritées devient un fait de civilisation, une chose que l’on croit parce que, visiblement, tout un peuple y croit avant nous. C’est le peuple imaginaire qui certifie le géant, et non l’auteur.

La lenteur du géant, un tempo pour le récit

Un géant impose son tempo, et le rythme du récit doit s’y plier. On ne raconte pas la venue d’un colosse comme une escarmouche : la précipitation le rapetisse, la lenteur le grandit. Les porteurs de procession le savent d’instinct, qui règlent leur marche sur un tambour grave et non sur une flûte. J’écris donc les approches de mes titans en ralentissant la phrase, en dilatant le temps, en laissant s’installer l’attente et la rumeur bien avant l’apparition. Une créature immense a besoin d’air autour d’elle, de pages silencieuses qui préparent son entrée, faute de quoi elle surgit sans peser. Ce tempo lent est aussi ce qui rend les rares accélérations foudroyantes : quand le géant enfin bouge vite, après tant de lourdeur annoncée, l’effet est celui d’une montagne qui se met à courir. Je place donc mes colosses aux points où le récit peut se permettre de respirer amplement, jamais dans les passages nerveux. La démesure exige de la durée ; un géant écrit dans l’urgence n’est qu’un gros monstre, tandis qu’un géant écrit dans la patience devient une présence, presque un paysage doué de volonté.

Titan enfoui sous la cendre d’une cité-fosse, épaule et main colossales émergeant du sol parmi les terrils.
Dans les Marches Grises, le géant ne défile plus : il dort sous la ville, titan enfoui dont le réveil hante chaque page.

Ce que le géant révèle de nous

Si le géant traverse les siècles et les genres, du cortège médiéval à la fantasy contemporaine, c’est qu’il répond à un besoin qui ne nous quitte pas. Derrière l’osier et derrière la cendre, la même figure travaille : celle de ce qui nous dépasse, nous précède et nous survivra. Écrire des géants, ce n’est pas meubler un décor exotique, c’est interroger notre rapport à la grandeur, à la mémoire, à la peur du temps. Le géant est un miroir démesuré où le lecteur vient, sans le savoir, mesurer sa propre finitude, et c’est peut-être là que le folklore du Nord et la fantasy se rejoignent le plus intimement.

Miroir de nos peurs anciennes

Le géant condense des peurs qui nous précèdent de très loin : la peur de l’écrasement, celle du parent immense penché sur l’enfant que nous fûmes, celle des forces naturelles qui broient sans haine. Ces frayeurs archaïques dorment en chacun, et le géant les réveille d’un coup, sans passer par le discours. C’est pourquoi il agit si vite sur nous : il parle une langue antérieure au langage, celle du corps petit devant le corps énorme. En fantasy, cette efficacité est un cadeau et un piège. Un cadeau, car il suffit d’évoquer correctement un colosse pour toucher une corde profonde ; un piège, car on peut s’en contenter et servir de la frayeur facile. Je m’efforce donc de charger mes géants d’une ambivalence : mes titans enfouis ne sont pas seulement à craindre, ils sont aussi les gardiens ensevelis d’un monde qui, sans eux, s’effondrerait. La peur qu’ils inspirent se double d’une dette. Le meilleur géant n’est jamais un pur monstre : il est ce dont on a peur et ce dont on a besoin, l’ogre et l’aïeul confondus dans une même masse, et c’est ce mélange qui le rend inoubliable.

Ce que le lecteur projette dans l’immense

Un géant bien écrit est en partie vide, et c’est sa vertu. Parce qu’on ne le montre jamais tout à fait, parce que sa lenteur laisse du temps, il devient un réceptacle où chaque lecteur dépose ce qu’il porte : sa peur du deuil, son rapport au père, sa fascination pour ce qui l’excède. La démesure est une page suffisamment large pour que beaucoup y projettent leur intime. J’ai reçu assez de retours de lecteurs pour savoir que nul ne voit le même titan, et je m’en réjouis : cela signifie que la figure fonctionne comme un symbole vivant et non comme une image fermée. Mon rôle n’est donc pas de tout dire du géant, mais d’en dire juste assez pour amorcer la projection, puis de me taire au bon moment. C’est un art du retrait autant que de la description. Le romancier tend une silhouette immense et à demi voilée, et il fait confiance à l’imaginaire du lecteur pour l’emplir mieux qu’il ne saurait le faire lui-même. Le géant appartient finalement moins à celui qui l’écrit qu’à celui qui le lit, et cette dépossession consentie est, je crois, la marque des figures qui durent.

Faire résonner le mythe sans le trahir

Puiser dans le folklore du Nord comme source de fantasy n’autorise pas à le piller. Ces géants appartiennent à des villes vivantes, à des gens qui les portent encore, et les transposer en fiction demande une forme de respect qui n’est pas de la timidité mais de la justesse. Je ne reprends jamais un nom réel, jamais une figure identifiable ; je retiens la logique, l’émotion, la fonction mythique, et j’en fais autre chose, quelque chose qui appartienne pleinement aux Marches Grises. Cette exigence, on peut en suivre le fil concret dans mes romans du cycle de cendre, où le géant n’est jamais une citation mais une renaissance. Faire résonner un mythe, c’est entendre ce qu’il disait aux vivants qui l’ont créé, puis lui offrir un nouveau corps où cette parole ancienne puisse encore vibrer pour des lecteurs qui n’ont jamais vu défiler de géant. Le trahir, ce serait le réduire à un décor pittoresque, une couleur locale plaquée pour faire vrai. L’honorer, c’est comprendre qu’un géant de procession et un titan de fantasy accomplissent le même geste à travers les siècles : ils tiennent debout, au-dessus d’une communauté d’hommes, la part immense et fragile de ce que ces hommes refusent d’oublier.